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Optimisation posologique des ITK dans la LMC & point sur les recommandations ELN 2025

Optimisation posologique des inhibiteurs de tyrosine kinase dans la LMC : repenser la dose à l’ère de la rémission sans traitement

Synthèse intégrant les recommandations ELN 2025 (Apperley et al., Leukemia 2025) et les dernières données d’optimisation posologique (Dalgetty & Cortes, Blood 2025 ; Shanmuganathan et al., ASCO Educ Book 2025).

Sommaire

  1. Le changement de paradigme : de la dose maximale tolérée à la dose minimale efficace
  2. Revue molécule par molécule : doses standard et doses réduites
  3. Quatorze stratégies d’adaptation posologique applicables en pratique
  4. Recommandations ELN 2025 : ce qui change
    1. Classification de la maladie
    2. Terminologie révisée des jalons de réponse
    3. Choix de l’ITK en 1re ligne
    4. Réduction de dose vs switch
    5. Mutations BCR::ABL1 et asciminib
    6. Critères TFR 2025
    7. Parentalité
  5. Vers une médecine personnalisée : la triade décisionnelle
  6. Références

Introduction

Vingt-cinq ans après l’arrivée de l’imatinib, la leucémie myéloïde chronique (LMC) est devenue le paradigme du succès thérapeutique en hémato-oncologie. L’espérance de vie des patients diagnostiqués en phase chronique approche désormais celle de la population générale, et environ la moitié des patients en réponse moléculaire profonde stable peuvent envisager une rémission sans traitement (TFR).

Mais ce succès a déplacé les questions. La majorité des patients prendront un ITK pendant de nombreuses années, parfois à vie. Le problème n’est plus seulement « comment obtenir une réponse moléculaire » mais « quelle est la dose minimale efficace pour maintenir cette réponse en préservant la qualité de vie et en limitant la toxicité cumulative ». Une question d’autant plus pressante que l’essor des ITK de 2e/3e génération et de l’asciminib a multiplié les options — et complexifié les décisions.

1. Le changement de paradigme : de la dose maximale tolérée à la dose minimale efficace

Le modèle classique de développement des médicaments de cancérologie repose sur la détermination, en phase 1, d’une dose maximale tolérée (MTD) définie sur une fenêtre d’observation de 28 jours. Les phases 2 et 3 sont ensuite conduites à un palier en dessous de cette MTD.

Ce modèle, parfaitement adapté à la chimiothérapie cytotoxique administrée en cycles, est inadapté aux thérapies ciblées comme les ITK, pour deux raisons :

  • Saturation de cible bien avant la MTD : pour des inhibiteurs hautement spécifiques de BCR::ABL1, l’inhibition kinase est saturée à des doses inférieures à la MTD. Augmenter la dose au-delà de ce seuil ne fait qu’augmenter la toxicité.
  • Toxicités tardives non capturées : épanchements pleuraux du dasatinib, événements artério-occlusifs (AOE) du nilotinib et du ponatinib, toxicités hépatiques du bosutinib émergent au-delà de la première année, hors fenêtre des phases 1.

C’est ce constat qui a conduit la FDA à lancer Project Optimus et la communauté hématologique à proposer un modèle de dosage dynamique : la dose initiale, la dose de maintenance et la dose pré-arrêt ne sont pas les mêmes, et doivent être ajustées selon la réponse, la tolérance et l’objectif thérapeutique.

« Optimal management of patients with TKIs should involve a more intentionally dynamic dose management with strategic dose adjustments considering both efficacy and safety and not only reactive reductions after the onset of AEs. »

« La prise en charge optimale des patients sous ITK doit reposer sur une gestion intentionnellement dynamique de la dose, avec des ajustements stratégiques tenant compte à la fois de l’efficacité et de la sécurité, et non sur de simples réductions réactives après la survenue d’effets indésirables. »Dalgetty & Cortes, Blood 2025

2. Revue molécule par molécule : doses standard, doses réduites et données disponibles

Le tableau ci-dessous récapitule, pour chacun des six ITK approuvés, la dose AMM, les doses réduites étudiées et les données disponibles. Les recommandations ELN 2025 valident désormais explicitement la réduction de dose comme option de gestion des effets indésirables chez les patients en réponse moléculaire majeure (MMR).

MoléculeDose AMMDoses réduites étudiéesCible TDMDonnées d’efficacité clésToxicité dose-dépendante
Imatinib Gen1400 mg/j300 mg/j ; 200 mg/j (après obtention d’une DMR stable)Cmin > 1000 ng/mL300 mg : 0/43 pertes de MMR sur 4 ans ; ELN 2025 valide 100–300 mg/j en maintenanceŒdèmes, crampes, troubles digestifs
Dasatinib Gen2100 mg/j80, 70, 50, 20 mg/j ; schéma 5j/7Cmin < 3 nmol/L (Rousselot)50 mg/j vs 100 mg/j en 1re ligne : CCyR à 12 mois 93 % vs 84 %, EP 2 % vs 25 % ; DAVLEC 20 mg/j chez le sujet ≥70 ans : MMR 60 % à 12 moisÉpanchement pleural (20–30 %), HTAP, cytopénies
Nilotinib Gen2300 mg ×2/j en 1re ligne ; 400 mg ×2/j en 2e ligne1re ligne : 300 mg ×1/j après MMR ;
2e ligne : 400 mg ×1/j après MMR (NILO-RED) ;
Maintenance ELN 2025 : 150–200 mg ×2/j voire ×1/j
Non standardiséNILO-RED : 2/46 pertes de MMR après passage bid → qd en 1re ligne (récupérées), 0/21 en 2e ligneAOE (16,5 % à 10 ans), dyslipidémie, dysglycémie
Bosutinib Gen2400 mg/j (1re ligne) ; 500 mg/j (2e ligne)300 mg/j ; 200 mg/j ; schéma ramp-up (cf. focus ci-dessous)Non standardiséBEST GIMEMA (2e ligne ≥60 ans) : MMR à 1 an chez 65 % des patients ; parmi les 79 % de patients restés sous bosutinib, 88 % le prenaient à ≤300 mg/jDiarrhée, cytolyse hépatique
Ponatinib Gen345 mg/j puis réduction proactive30 mg → 15 mg/j (stratégie OPTIC, cf. focus ci-dessous)Non standardiséOPTIC : 45 → 15 mg après BCR::ABL ≤1 % ; AOE 3,2–4,3 % vs 11 % (PACE historique à pleine dose)Thrombose artérielle, HTA, pancréatite
Asciminib STAMP80 mg/j (1re ligne et ≥3e ligne hors T315I) ; 200 mg ×2/j si T315I40 mg ×1/j (après réponse profonde, données limitées)Non standardiséASC4FIRST : MMR 67,7 % à S48 (vs 49 % ITK comparateur) ; ASCEMBL ≥3e ligne : MMR 37,6 % vs 15,8 % (bosutinib)Pancréatite, thrombocytopénie, ↑ lipase

Légende des générations : Gen1 = 1re génération (imatinib, 2001) ; Gen2 = 2e génération (dasatinib, nilotinib, bosutinib, 2006–2012) ; Gen3 = 3e génération (ponatinib, 2012) ; STAMP = Specifically Targeting the ABL Myristoyl Pocket, inhibiteur allostérique de la poche myristate (asciminib, 2021), classe à part car non ATP-compétitif.
Abréviations : MMR = major molecular response (BCR::ABL1 ≤ 0,1 %) ; DMR = deep molecular response (≤ 0,01 %, soit MR4 ou plus) ; CCyR = réponse cytogénétique complète ; EP = épanchement pleural ; HTAP = hypertension artérielle pulmonaire ; AOE = arterio-occlusive events ; TDM = therapeutic drug monitoring (suivi pharmacologique) ; Cmin = concentration plasmatique résiduelle avant la prochaine prise ; bid = bis in die, deux fois par jour ; qd = quaque die, une fois par jour.
Sources : Cheng et al. Front Oncol 2023 ; Chen et al. Clin Pharmacol 2025 ; Apperley et al. Leukemia 2025 ; Dalgetty & Cortes Blood 2025.

Focus — Le ramp-up du bosutinib chez le sujet âgé (étude BEST GIMEMA)

Le bosutinib à pleine dose (400 mg/j en 1re ligne, 500 mg/j en 2e ligne) provoque chez la majorité des patients, dans les 2 à 4 premières semaines, une diarrhée d’installation précoce et généralement spontanément résolutive en quelques semaines — vraisemblablement par adaptation progressive de la muqueuse digestive. Elle reste néanmoins une cause fréquente d’arrêt prématuré du traitement, particulièrement chez le sujet âgé.

L’étude italienne BEST GIMEMA (Castagnetti, Bocchia, Abruzzese et al.) a évalué un schéma d’escalade progressive de dose chez des patients ≥60 ans en 2e ligne après échec ou intolérance à un ITK antérieur :

  • Démarrage à 200 mg/j pendant 2 semaines ;
  • Passage à 300 mg/j pour les 3 premiers mois ;
  • À 3 mois : si BCR::ABL1 ≤ 1 % → maintien à 300 mg/j ; si > 1 % → escalade à 400 mg/j.

Résultats : MMR à 6 mois chez 54 % des patients, à 1 an chez 65 %, et 88 % des patients restés sous traitement le prenaient à 300 mg/j ou moins. La tolérance digestive a été nettement améliorée, et l’arrêt pour intolérance a été le motif principal de sortie d’étude (et non la progression). Cette approche est désormais explicitement mentionnée dans l’ELN 2025 comme option recommandée.

Focus — La stratégie OPTIC pour le ponatinib : réduction proactive de 45 à 15 mg

L’étude PACE (phase 2 pivot du ponatinib en ≥2e ligne) avait montré une efficacité remarquable à 45 mg/j, mais au prix d’une incidence préoccupante d’événements artério-occlusifs cumulés à ~25 % à 5 ans, dose-dépendante. L’étude OPTIC (Cortes, Blood 2021) a testé prospectivement trois doses initiales (45, 30 et 15 mg/j) chez des patients résistants ou intolérants à ≥2 ITK, avec réduction obligatoire à 15 mg/j dès l’obtention de BCR::ABL ≤ 1 % dans les bras 45 et 30 mg.

Résultats clés à 1 an :

  • CCyR : 44,1 % (45 mg) vs 29,0 % (30 mg) vs 23,1 % (15 mg) — le bras 45 mg reste le plus efficace ;
  • AOE grade ≥3 : 4,3 % vs 4,3 % vs 3,2 % — incidence très inférieure aux 11 % de PACE à pleine dose maintenue ;
  • Bénéfice particulier du 45 mg en cas de mutation T315I ou de BCR::ABL > 10 % à l’inclusion.

Stratégie ELN 2025 retenue : démarrer à 45 mg/j puis réduire à 15 mg/j dès l’obtention de BCR::ABL ≤ 1 %, avec ré-escalade en cas de perte de réponse.

3. Quatorze stratégies d’adaptation posologique applicables en pratique

Au-delà de la simple réduction de dose réactive en cas d’effet indésirable, la littérature récente a validé plusieurs stratégies d’adaptation proactive qui permettent d’optimiser le rapport bénéfice/risque selon le contexte clinique.

A. À l’instauration du traitement

#StratégieMoléculeIndication / ProfilModalité posologiqueSource / Essai
A1Ramping-up progressifBosutinibSujet ≥ 60 ans, antécédent d’intolérance digestive100–200 mg/j × 1–2 sem → 300 mg × 1–2 mois → 400 mg selon tolérance et réponseBEST GIMEMA ; ELN 2025
A2Frontline à dose réduiteDasatinib1re ligne, ELTS faible/intermédiaire, profil à risque pleural50 mg/j d’emblée au lieu de 100 mgNaqvi/Jabbour MDACC, suivi 5 ans : MMR 79 % à 12 mois, EP 5 % vs 21 %
A3Frontline très faible doseDasatinibSujet ≥ 70 ans, comorbidités20 mg/j, escalade par paliers de 20 mg si réponse insuffisante aux échéances ELNDAVLEC (Murai Lancet Haematol 2021)
A4Frontline asciminibAsciminib1re ligne (US/CH/etc., non remboursé en France à ce jour), priorité TFR80 mg × 1/jASC4FIRST ; ASCEND

B. Pendant le traitement — adaptation proactive ou guidée

#StratégieMoléculeIndication / ProfilModalité posologiqueSource / Essai
B1TDM-guidéDasatinibPatients sous 100 mg/j pour réduire le risque d’épanchement pleuralCmin mesurée à J7–J10 ; si ≥ 3 nmol/L → réduction par paliers de 20 mg jusqu’à Cmin < 3OPTIM-Dasatinib (Rousselot) : EP 4 % vs 15 % à 12 mois, MMR identique
B2TDM-guidéImatinibRéponse moléculaire insuffisante aux échéances ELN (signal « warning ») et observance jugée correcteMesure Cmin ; si < 1000 ng/mL → vérifier observance, optimiser horaires, envisager escalade à 600 mg ; si ≥ 1000 ng/mL → discuter switch d’ITKPicard Blood 2007 ; Guilhot Haematologica 2012
B3Réduction proactive après réponsePonatinibLMC-PC ≥ 2e ligne après obtention de BCR::ABL ≤ 1 %45 mg/j → 15 mg/j dès BCR::ABL ≤ 1 % ; réescalade si perte de réponseOPTIC
B4Switch bid → qdNilotinibPatients en MMR sous schéma bid (1re ou 2e ligne)300 ou 400 mg × 2/j → 300 mg × 1/jNILO-RED
B5Schéma intermittentDasatinib1re ligne ou maintenance ; alternative à la réduction de dose quotidienne100 mg/j, 5 jours sur 7 (weekend off)DasaHIT (La Rosée 2024)
B6Switch séquentielPonatinib → Imatinib1re ligne avec ELTS élevé, exposition CV cumulée à minimiserPonatinib 30 mg × 6 mois (induction) → imatinib 400 mg/j (maintenance)TIPI (données préliminaires)

Focus — Le schéma intermittent 5 jours sur 7 du dasatinib (étude DasaHIT)

L’étude allemande DasaHIT (La Rosée et al., abstract EHA 2024 S172 ; NCT02890784) est le premier essai prospectif randomisé multicentrique à avoir testé un schéma intermittent en LMC : dasatinib 100 mg/j 5 jours sur 7 (« 5+2 », avec pause le week-end) vs schéma quotidien standard, sur 289 patients en phase chronique (80 % en 1re ligne).

Le rationnel pharmacologique est solide : la demi-vie courte du dasatinib (< 4 h) et la restauration de l’activité kinase dès la 8e heure permettent une fenêtre de récupération des effets « hors-cible » (SRC, PDGFRβ) sans compromettre l’efficacité antileucémique, démontrée pré-cliniquement comme dépendante du Cmax et non du Cmin.

Résultats finaux à 24 mois :

  • Non-infériorité confirmée pour la MMR toutes lignes confondues : 78 % (exp) vs 81 % (std), p = 0,009 ;
  • Réduction cumulée de 29 % de la dose hebdomadaire dans le bras 5+2 ;
  • Incidence des épanchements pleuraux et péricardiques divisée par deux : 8,0 % (bras 5+2) vs 16,2 % (bras quotidien), p = 0,0468.

Nuance clinique importante

Le bénéfice du schéma 5+2 ne semble valable qu’en 1re ligne (MMR 79 % vs 81 % — équivalence). En ≥ 2e ligne, on observe en revanche une perte d’efficacité substantielle : MMR 62,5 % (exp) vs 87 % (std). Le schéma intermittent doit donc être réservé à la 1re ligne, en particulier chez les patients âgés ou avec comorbidités pulmonaires.

C. En préparation de l’arrêt (TFR)

#StratégieMoléculeIndication / ProfilModalité posologiqueSource / Essai
C1Demi-dose pré-TFRTous ITK 1re et 2e génération≥ 3 ans d’ITK, DMR ≥ MR4 stable ≥ 12 mois, candidat TFRDemi-dose pendant 12 mois (imatinib 200 mg/j, dasatinib 50 mg/j, nilotinib 200 mg × 2/j) puis arrêt completDESTINY (cf. focus ci-dessous)
C2Consolidation nilotinib réduitNilotinib1re ligne, DMR soutenue, projet TFR300 mg × 1/j × 12 mois (au lieu de 300 mg × 2/j) puis arrêtDANTE (en cours)

Focus — L’étude DESTINY : la demi-dose avant l’arrêt

L’étude britannique DESTINY (Clark, Polydoros, Apperley et al., Lancet Haematol 2019) a testé une stratégie originale et pragmatique pour améliorer le taux de TFR durable : une désescalade progressive avant l’arrêt.

Protocole : les patients sous ITK depuis ≥ 3 ans et en réponse moléculaire stable étaient placés à demi-dose pendant 12 mois avant l’arrêt complet, avec surveillance PCR rapprochée. Deux groupes étaient inclus : patients en DMR (MR4 ou plus profond) et patients en MMR seule sans DMR.

Résultats à 36 mois :

  • Groupe DMR : survie sans récidive 72 % — supérieur aux taux historiques d’arrêt direct (≈ 50 %).
  • Groupe MMR seule : survie sans récidive 36 %.
  • Toutes les rechutes moléculaires ont récupéré une MMR dans les 5 mois après reprise de l’ITK.

L’étude établit un double principe : (1) la désescalade préalable « teste » la dépendance résiduelle à l’ITK avant l’arrêt complet, et (2) en cas de rechute pendant la phase de demi-dose, il suffit de reprendre la dose pleine. La profondeur de la réponse moléculaire avant désescalade reste le facteur prédictif majeur du succès. Cette stratégie est désormais explicitement intégrée à l’ELN 2025.

D. Adaptations pour toxicité spécifique

#StratégieMoléculeIndication / ProfilModalité posologiqueSource / Essai
D1Adaptation pour épanchement pleuralDasatinibEP grade ≥ 2Pause + diurétique ± corticoïde court → reprise à 80 mg → 50 mg si récidive → switch si nouvelle récidiveIurlo 853 patients ; ELN 2025
D2Adaptation toxicité GI/hépatiqueBosutinibDiarrhée G ≥ 2 ou cytolyse persistante400 → 300 → 200 mg/j ; traitement symptomatique digestif associéBFORE/BELA ; Kota Leuk Res 2021
D3Adaptation pour AOENilotinib / PonatinibSCA, AVC, AOMI, HTA sévèreNilotinib : switch (asciminib, dasatinib si pas de risque pleural, bosutinib) ; Ponatinib : réduction à 15 mg/j ± switchENESTnd 10 ans ; OPTIC

Point clé

La réduction de dose n’est pas un échec thérapeutique. Dans les essais pivots, 47 % des patients sous bosutinib, 71 % sous ponatinib pleine dose et environ la moitié des patients sous nilotinib ont nécessité une réduction de dose, sans impact défavorable démontré sur la réponse moléculaire lorsque la MMR était acquise au moment de la réduction.

4. Recommandations ELN 2025 : ce qui change

La 5e édition des recommandations ELN, publiée en juillet 2025 par Apperley et al. dans Leukemia, introduit plusieurs évolutions importantes par rapport à la version 2020.

4.1. Une nouvelle classification de la maladie (sans pleine adhésion)

L’OMS 2022 a redéfini la LMC comme une maladie biphasique (phase chronique / phase blastique) en supprimant la phase accélérée et en abaissant le seuil de blastose pour la phase blastique de 30 % à 20 %. L’ICC 2022 conserve une classification en trois phases mais avec des seuils différents de l’ELN 2013.

L’ELN 2025 reconnaît la controverse et ne tranche pas. Le panel souligne toutefois qu’au-delà du débat nosologique, certains patients présentent des caractéristiques de haut risque (ACA à haut risque, score ELTS élevé, blastose 10–19 %, basophilie ≥ 20 %, fibrose avec mégacaryocytes en grappes) qui justifient un ITK de 2e génération d’emblée et un suivi rapproché.

4.2. Une terminologie révisée des jalons de réponse

Les termes anglais milestones of response sont traduits dans cette synthèse par « jalons de réponse », dénomination qui correspond aux échéances PCR aux 3, 6 et 12 mois utilisées pour décider d’un changement d’ITK.

Ancienne (ELN 2020)Nouvelle (ELN 2025)Signification
OptimalFavorableRisque faible de résistance, switch inutile
WarningWarningRisque possible, switch peut devenir nécessaire
FailureUnfavorableRisque élevé, switch préféré

Cette modification reflète un changement plus profond : une décision de switch ne devrait jamais reposer sur un seul résultat de PCR. Les résultats doivent être interprétés dans leur dynamique. Un patient « répondeur tardif » dont la PCR décroît régulièrement n’est pas nécessairement à switcher.

L’ELN 2025 nuance par ailleurs la valeur pronostique d’un BCR::ABL1 > 1 % à 12 mois : les données du CML-IV allemand montrent que les patients avec PCR entre 1 et 10 % à 12 mois ont une survie globale à 10 ans d’environ 80 %, justifiant une approche plus conservatrice chez les patients âgés ou comorbides pour qui un switch vers une molécule plus toxique peut être plus dangereux que la PCR elle-même.

ÉchéanceFavorableWarningUnfavorable
DiagnosticACA à haut risque, ELTS élevé
3 mois≤ 10 %> 10 %> 10 % confirmé entre 1 et 3 mois plus tard
6 mois≤ 1 %> 1–10 %> 10 % — résistance établie
12 mois≤ 0,1 %> 0,1–1 %> 1 % (zone 1–10 % : voir contexte)
À tout moment≤ 0,1 %> 0,1–1 %, perte de MMRPerte de réponse antérieure, mutation BCR::ABL1 résistante, ACA à haut risque

ACA à haut risque (ELN 2025) : anomalies chromosomiques additionnelles (additional chromosomal abnormalities) survenant dans le clone Philadelphie+, soit au diagnostic soit pendant l’évolution. Sont considérées comme à haut risque :
ACA de « major route » (fréquence > 5 % à la progression) : +8, +Ph (un second chromosome Philadelphie), i(17q), +19, +17, +21 ;
ACA de « minor route » (fréquence < 5 % mais à haut impact pronostique) : -7/7q-, anomalies 11q23 (touchant KMT2A), réarrangements 3q26.2 (touchant MECOM/EVI1) ;
Caryotypes complexes (≥ 3 anomalies) avec ou sans monosomies.
L’apparition d’une ACA à haut risque sous traitement est un signal d’alerte de progression, indépendamment de la PCR.

4.3. Le choix de l’ITK en 1re ligne : six options dans le monde, situation française spécifique

Six ITK sont approuvés en 1re ligne dans le monde : imatinib, dasatinib, nilotinib, bosutinib, asciminib (AMM FDA 2024) et radotinib (Corée du Sud uniquement). Aucun ITK n’a démontré de bénéfice de survie globale par rapport à l’imatinib dans les essais randomisés disponibles.

Spécificité française — Statut de remboursement en 1re ligne

Les molécules actuellement remboursées en France en 1re ligne pour la LMC en phase chronique sont : imatinib, nilotinib et bosutinib.

Le dasatinib, malgré son AMM européenne en 1re ligne, n’est remboursé qu’à partir de la 2e ligne en France (avis HAS de la Commission de la Transparence). Il peut être utilisé en 1re ligne mais sans prise en charge financière standard.

L’asciminib (Scemblix®) est remboursé en France uniquement en ≥ 3e ligne après échec d’au moins deux ITK ; son usage en 1re ligne reste hors AMM en France à ce jour.

ASC4FIRST (Hochhaus NEJM 2024) a montré la supériorité de l’asciminib 80 mg/j sur l’imatinib et sur les 2G-ITK choisis par l’investigateur pour la MMR à 48 et 96 semaines, avec une meilleure tolérance — ce qui plaide pour son extension d’indication à venir.

Profil patient1er choix2e choixÀ éviter
Sujet âgé, comorbidités, ELTS faible, priorité TFR basseImatinib 400 mg/jBosutinib avec ramp-upNilotinib pleine dose
Sujet jeune, ELTS faible, priorité TFR élevéeNilotinib 300 mg × 2/jBosutinib 400 mg/jImatinib (TFR moins probable)
Sujet jeune, ELTS élevé, risque CV faibleNilotinib 300 mg × 2/jBosutinib 400 mg/jImatinib seul (risque transformation BC)
Risque CV élevé (ATCD AOE, diabète, dyslipidémie)Imatinib (si ELTS faible) ou bosutinibBosutinib avec ramp-upNilotinib (AOE+++)
Pneumopathie chroniqueNilotinib, bosutinib ou imatinibDasatinib (mais non remboursé en 1L)
Pathologie digestive ou hépatiqueImatinibNilotinibBosutinib (diarrhée, cytolyse)
Diabète mal équilibréImatinibBosutinibNilotinib (hyperglycémie)
Phase accélérée / haut risqueNilotinib ou bosutinib pleine doseImatinib
Patiente jeune, projet de grossesseNilotinib ou bosutinib pour DMR rapide puis TFRImatinib

4.4. Réduction de dose privilégiée au switch en 2e ligne

C’est l’un des changements pratiques les plus importants. L’ELN 2025 valide explicitement la réduction de dose comme option de gestion des effets indésirables chez les patients en MMR ou DMR :

  • Imatinib : 400 → 100–300 mg/j
  • Dasatinib : 100 → 20–50 mg/j
  • Nilotinib : 300 mg × 2/j → 150–200 mg × 2/j voire 150–200 mg × 1/j

Toxicités imposant le switch et non la réduction

  • Épanchement pleural récidivant malgré réduction
  • Hypertension artérielle pulmonaire
  • Événement vasculaire (VOE ou AOE)
  • Entérocolite
  • Atteinte neurologique sévère (démence, parkinsonisme)
  • Myocardite, hépatite ou néphrite immuno-médiées

4.5. Asciminib et mutations BCR::ABL1 : un profil distinct

L’asciminib étant un inhibiteur allostérique (poche myristate de l’ABL), son profil de sensibilité aux mutations diffère des ITK ATP-compétitifs :

MutationITK recommandés
M244VNilotinib, dasatinib, bosutinib, ponatinib (résistant à asciminib)
Y253HDasatinib, bosutinib, ponatinib, asciminib
E255K/VDasatinib, ponatinib, asciminib
V299LNilotinib, ponatinib, asciminib
T315IPonatinib, asciminib (200 mg × 2/j), olverembatinib
F317L/V/I/C, T315ANilotinib, bosutinib, ponatinib, asciminib
F359V/I/CDasatinib, ponatinib (résistant à asciminib)
Mutations poche myristate (A337V/T, L340Q, A344P, A433D, G463D/S, P465S/Q, V468F, F497L, I502L/N, V506L/M)Tout ITK ATP-compétitif (résistant à asciminib)

Points clés sur les mutations

  • Mutations distantes résistantes à l’asciminib : les mutations M244V, Q252H et F359V confèrent une résistance à l’asciminib malgré leur localisation éloignée de la poche myristate. Le mécanisme implique une stabilisation de la conformation active de la kinase qui empêche l’inhibition allostérique.
  • Transcrits e13a3 et e14a3 : pourquoi l’asciminib est inefficace. L’asciminib se fixe sur la poche myristate de l’ABL1, mais son action inhibitrice nécessite l’intégrité fonctionnelle des domaines SH3 et SH2 de la protéine. Or, l’exon 2 de l’ABL1 (noté a2) code 23 acides aminés essentiels du domaine SH3. Dans les transcrits classiques (e13a2, e14a2), l’exon 2 d’ABL est conservé et le SH3 est fonctionnel. Mais dans les transcrits rares e13a3 et e14a3, la jonction se fait sur l’exon 3 d’ABL en sautant l’exon 2 : le domaine SH3 est tronqué, et l’asciminib ne peut plus stabiliser la conformation inhibée de la kinase. Ces patients sont structurellement résistants à l’asciminib, et la détermination du type de transcrit au diagnostic est donc indispensable avant toute prescription d’asciminib.
  • Mutations composées (en cis) : on parle de mutations « en cis » lorsque deux mutations se trouvent sur la même molécule de BCR::ABL1 (donc sur le même allèle, physiquement liées sur le même brin d’ARN ou d’ADN), par opposition aux mutations « en trans » qui sont sur deux molécules différentes (et donc dans deux clones distincts). Les mutations composées en cis sont beaucoup plus problématiques car elles confèrent une résistance souvent croisée à plusieurs ITK simultanément. Particulièrement sévères : celles incluant T315I (résistantes à presque tous les ITK, parfois même au ponatinib et à l’asciminib). Leur détection requiert un séquençage NGS à longs reads permettant l’analyse clonale.
  • NGS recommandé en cas de résistance ou de signal d’alerte (seuil de détection < 20 % vs > 20 % en Sanger), avec analyse clonale pour identifier les mutations composées.

Au-delà de la 2e ligne : asciminib, ponatinib, olverembatinib

Après échec d’un 2G-ITK en 2e ligne, l’utilisation d’un autre 2G-ITK est rarement efficace. L’asciminib ou le ponatinib sont les options de choix.

  • Ponatinib : OPTIC valide la stratégie 45 mg → 15 mg après BCR::ABL ≤ 1 %. Pour les patients avec mutation T315I ou BCR::ABL > 10 %, commencer à 45 mg.
  • Asciminib : ASCEMBL a montré sa supériorité sur le bosutinib en ≥ 3e ligne (CCyR 39,8 % vs 16,1 % à 96 semaines).
  • Olverembatinib : nouveau ITK ATP-compétitif actif sur T315I, approuvé en Chine en 3e ligne. Résultats encourageants y compris après échec de ponatinib (MMR 43 %) ou d’asciminib (MMR 33 %).

En cas de résistance à la fois au ponatinib et à l’asciminib, l’allogreffe doit être envisagée chez les patients éligibles.

4.6. Rémission sans traitement (TFR) : critères 2025

Niveau d’exigenceCritères
ObligatoireLMC en 1re phase chronique uniquement ; patient motivé et informé ; accès à un monitoring moléculaire de qualité avec rendu rapide des résultats ; accord du patient pour suivi rapproché post-arrêt
Minimal (arrêt autorisé)ITK en 1re ligne, ou en 2e ligne si motif = intolérance ou résistance par mutation sensible à un autre ITK ; transcrits e13a2 ou e14a2 typiques ; ITK ≥ 5 ans (≥ 4 ans pour 2G-ITK) ; DMR ≥ 2 ans
Optimal (arrêt recommandé)ITK > 5 ans ; DMR > 3 ans si MR4 ou DMR > 2 ans si MR4.5
Surveillance post-arrêtPCR toutes les 6–8 semaines pendant 6 mois ; toutes les 8 semaines de 6 à 12 mois ; tous les 3–6 mois ensuite. Reprise de l’ITK à la perte de MMR (sans nécessité de confirmation sur un second prélèvement)

Précisions sur le niveau « minimal » (arrêt autorisé) :
Définition de la DMR (deep molecular response ou réponse moléculaire profonde) : BCR::ABL1 ≤ 0,01 % sur l’échelle internationale (IS), correspondant à MR4 ou plus profond. Cela inclut donc MR4 (≤ 0,01 %), MR4.5 (≤ 0,0032 %) et MR5 (≤ 0,001 %). Le seuil de 0,01 % correspond à une réduction de 4 log par rapport au taux de référence standardisé IRIS.
Durée minimale de DMR : la DMR doit être stable depuis au moins 2 ans avant la tentative d’arrêt — c’est la condition minimale, validée par EURO-SKI. Pour le niveau « optimal », on demande une DMR plus longue ou plus profonde (cf. ligne suivante du tableau).
Durée minimale d’ITK : 5 ans pour l’imatinib, mais l’ELN 2025 abaisse ce seuil à 4 ans pour les ITK de 2e génération, qui induisent des réponses plus rapides et plus profondes.
Type de transcrit : les transcrits atypiques (e1a2, e6a2, e8a2, e19a2, e13a3, e14a3) nécessitent un suivi par PCR personnalisée dans un laboratoire expert avant d’envisager un arrêt.
Antécédent de 2e ligne : l’arrêt reste possible si le passage à la 2e ligne était motivé par une intolérance ou par une mutation traitée efficacement par l’ITK suivant, mais pas en cas de résistance non expliquée.

Données nouvelles intégrées dans l’ELN 2025

  • EURO-SKI (analyse finale, Mahon 2024) : 728 patients ; MMR à 6 mois 61 %, à 12 mois 46 %. Durée d’ITK, durée de DMR et transcrit e14a2 identifiés comme facteurs prédictifs indépendants.
  • DESTINY : la demi-dose 12 mois avant arrêt améliore le taux de TFR à 36 mois (72 % chez les patients en DMR à l’entrée).
  • DASTOP2 : une seconde tentative de TFR est possible après échec d’une première, avec re-traitement de 3 ans ; TFR2 à 24 mois : 46 %.
  • Récidives tardives : jusqu’à 14 % des patients perdent la MMR au-delà de 2 ans, justifiant un monitoring long terme.
  • « Withdrawal syndrome » (polymyalgie, arthralgies) : 20–30 % des patients à l’arrêt, généralement spontanément résolutif.

4.7. Parentalité : actualisation 2025

L’évolution majeure de l’ELN 2025 sur la parentalité concerne la conduite à tenir chez la femme.

Hommes

  • Aucun impact convaincant des ITK sur la fertilité masculine ou sur le développement fœtal des enfants conçus.
  • Sur 428 grossesses chez des partenaires d’hommes sous ITK : 93,5 % naissances vivantes, malformations 2,5 % (taux populationnel).
  • Continuer l’ITK pendant la phase de conception est recommandé.

Femmes

  • L’imatinib reste tératogène, et probablement le nilotinib, dasatinib, ponatinib.
  • L’ELN 2025 introduit une nuance pragmatique : les femmes en phase chronique avec cycles réguliers et accès à des tests de grossesse peuvent continuer leur ITK jusqu’au premier test positif (≈ 4 semaines de gestation = avant implantation). Le risque tératogène débute à l’implantation (~ 15 jours après fertilisation).
  • Dasatinib contre-indiqué pendant toute la grossesse (passage placentaire à 75 % des taux maternels).
  • Imatinib et nilotinib peuvent être réintroduits après la semaine 16 (organogenèse achevée).
  • IFN (y compris pégylé) utilisable pendant toute la grossesse pour le contrôle de la NFS.
SituationConduite
Asymptomatique, GB < 100 G/L, ELTS faible/intermédiaire, sans ACASurveillance ; IFN possible si évolution défavorable
Symptomatique ou GB > 100 G/L ou ELTS élevé ou ACAAvant semaine 16 : leucaphérèse ± IFN ; après semaine 16 : imatinib 400 mg/j (nilotinib si intolérance) ; aspirine ± HBPM si thrombocytose
Phase blastiqueDiscuter interruption thérapeutique de grossesse pour permettre chimiothérapie + allogreffe

5. Vers une médecine personnalisée : la triade décisionnelle

Le choix de l’ITK de 1re ligne se fonde désormais sur trois axes (Shanmuganathan, Osborn & Hughes, ASCO Educ Book 2025) :

  1. Score ELTS — faible, intermédiaire, élevé : prédit la mortalité spécifique de la LMC sous ITK.
  2. Risque cardiovasculaire — selon ATCD, diabète, dyslipidémie, tabagisme, âge.
  3. Priorité TFR — selon âge, projet parental, lifestyle.

🧮 Calculateur du score ELTS (Pfirrmann Leukemia 2020)

Pour patients adultes en phase chronique de LMC, au moment du diagnostic. Score basé sur 4 paramètres simples.Âge (années)Taille de la rate (cm sous le rebord costal, palpation)Plaquettes (× 10⁹/L = G/L)Blastes circulants (% sur la NFS)Calculer le score ELTS

Formule : ELTS = 0,0025 × (âge/10)³ + 0,0615 × rate(cm) + 0,1052 × blastes(%) + 0,4104 × (plaquettes/1000)−0,5
Seuils : Faible ≤ 1,5680 — Intermédiaire 1,5680–2,2185 — Élevé > 2,2185
Référence : leukemia-net.org/elts_score

La combinaison de ces trois axes permet d’orienter rationnellement le choix de la molécule de 1re ligne. À titre d’exemple :

  • ELTS élevé + priorité TFR élevée + risque CV faible → 2G-ITK pleine dose (nilotinib en France).
  • ELTS faible + risque CV élevé + priorité TFR faible → imatinib.
  • ELTS élevé + risque CV élevé → arbitrage difficile, à discuter en RCP (bosutinib avec ramp-up souvent retenu).

Perspectives 2026+

Les recherches actuelles s’orientent vers :

  • Combinaisons asciminib + 2G-ITK à dose réduite (ASCENDance, Australie) pour les patients à profil génomique défavorable (ASXL1, ACA à haut risque). L’idée est de cibler simultanément la poche myristate et le site ATP, en limitant la toxicité par la réduction de dose.
  • Profilage génomique au diagnostic : les mutations ASXL1 au diagnostic semblent prédire l’émergence de mutations BCR::ABL1 sous traitement, même avec ITK puissants (Shanmuganathan, Blood 2024).
  • TDM élargi au-delà du dasatinib : essais en cours sur asciminib et bosutinib.
  • Optimisation pré-TFR : durée optimale de demi-dose, place des ITK plus récents.

Conclusion

Vingt-cinq ans après l’imatinib, l’optimisation posologique des ITK dans la LMC s’inscrit dans un changement de paradigme profond. La question n’est plus « quelle dose maximale puis-je administrer ? » mais « quelle est la dose juste pour ce patient, à ce moment de sa maladie, compte tenu de son profil, de son objectif et de ses comorbidités ? ».

Les recommandations ELN 2025 reflètent cette évolution : terminologie nuancée des jalons de réponse, validation des doses réduites en maintenance, place croissante de l’asciminib en 1re ligne là où il est accessible, et critères affinés pour le TFR. Le clinicien dispose désormais d’un arsenal de stratégies — frontline à dose réduite, ramp-up, TDM, réduction proactive, schémas intermittents, demi-dose pré-TFR — qui doivent être mobilisées de manière individualisée.

L’enjeu n’est plus seulement la survie : il est devenu celui de la qualité de vie sur des décennies de traitement, et de la rémission sans traitement durable pour le plus grand nombre.


Références principales

  1. Apperley JF, Milojkovic D, Cross NCP, et al. 2025 European LeukemiaNet recommendations for the management of chronic myeloid leukemia. Leukemia 2025;39:1797–1813. doi:10.1038/s41375-025-02664-w
  2. Dalgetty M, Cortes J. Considerations on the dose and schedule of tyrosine kinase inhibitors for chronic myeloid leukemia: does dose matter? Blood 2025;145(23):2701–2708.
  3. Shanmuganathan N, Osborn M, Hughes TP. Which is the best tyrosine kinase inhibitor for newly diagnosed chronic myelogenous leukemia? Am Soc Clin Oncol Educ Book 2025;45:e473082.
  4. Iurlo A, Cattaneo D, Bucelli C, Breccia M. Dose optimization of tyrosine kinase inhibitors in chronic myeloid leukemia: a new therapeutic challenge. J Clin Med 2021;10(3):515.
  5. Cheng F, Li Q, Cui Z, et al. Dose optimization strategy of the tyrosine kinase inhibitors imatinib, dasatinib, and nilotinib for chronic myeloid leukemia. Front Oncol 2023;13:1146108.
  6. Chen J, Zhu Y, Zhao Y, et al. Dose optimization of tyrosine kinase inhibitors for chronic myeloid leukemia. Clin Pharmacol Adv Appl 2025;17:211–225.
  7. Hochhaus A, Wang J, Kim DW, et al. Asciminib in newly diagnosed chronic myeloid leukemia. N Engl J Med 2024;391:885–898.
  8. Pfirrmann M, Clark RE, Prejzner W, et al. The EUTOS long-term survival (ELTS) score is superior to the Sokal score for predicting survival in chronic myeloid leukemia. Leukemia 2020;34:2138–2149.
  9. Rousselot P, Mollica L, Guilhot J, et al. Dasatinib dose optimisation based on therapeutic drug monitoring reduces pleural effusion rates in chronic myeloid leukaemia patients. Br J Haematol 2021;194:393–402.
  10. Mahon FX, Pfirrmann M, Dulucq S, et al. European stop tyrosine kinase inhibitor trial (EURO-SKI) in chronic myeloid leukemia: final analysis and novel prognostic factors for treatment-free remission. J Clin Oncol 2024;42:1875–1880.
  11. Clark RE, Polydoros F, Apperley JF, et al. De-escalation of tyrosine kinase inhibitor therapy before complete treatment discontinuation in patients with chronic myeloid leukaemia (DESTINY). Lancet Haematol 2019;6:e375–e383.
  12. Cortes J, Apperley J, Lomaia E, et al. Ponatinib dose-ranging study in chronic-phase chronic myeloid leukemia (OPTIC). Blood 2021;138:2042–2050.
  13. Hochhaus A, Réa D, Boquimpani C, et al. Asciminib vs bosutinib in chronic-phase chronic myeloid leukemia previously treated with at least two TKIs: longer-term follow-up of ASCEMBL. Leukemia 2023;37:617–626.
  14. Murai K, Ureshino H, Kumagai T, et al. Low-dose dasatinib in older patients with chronic myeloid leukaemia in chronic phase (DAVLEC). Lancet Haematol 2021;8:e902–e911.
  15. La Rosée P, Pfirrmann M, Fabisch C, et al. Improved tolerability with dasatinib 5 days compared to 7 days per week (DasaHIT). Hemasphere 2024;8(suppl):172.
  16. Naqvi K, Jabbour E, Skinner J, et al. Long-term follow-up of lower dose dasatinib (50 mg daily) as frontline therapy. Cancer 2020;126:67–75.
  17. Castagnetti F, Bocchia M, Abruzzese E, et al. Bosutinib dose optimization in the second-line treatment of elderly CML patients (BEST GIMEMA). HemaSphere 2022;6:593–594.
  18. HAS – Commission de la Transparence. Avis SCEMBLIX (asciminib) et SPRYCEL (dasatinib) — Leucémie myéloïde chronique. has-sante.fr

Article rédigé à partir d’une synthèse des recommandations ELN 2025 et de la littérature 2020–2025 sur l’optimisation posologique des ITK dans la LMC. Les recommandations cliniques doivent toujours être adaptées au contexte individuel de chaque patient.

Optimisation posologique des ITK dans la LMC — ELN 2025

Optimisation posologique des inhibiteurs de tyrosine kinase dans la LMC : repenser la dose à l’ère de la rémission sans traitement

Synthèse intégrant les recommandations ELN 2025 (Apperley et al., Leukemia 2025) et les dernières données d’optimisation posologique (Dalgetty & Cortes, Blood 2025 ; Shanmuganathan et al., ASCO Educ Book 2025).

Introduction

Vingt-cinq ans après l’arrivée de l’imatinib, la leucémie myéloïde chronique (LMC) est devenue le paradigme du succès thérapeutique en hémato-oncologie. L’espérance de vie des patients diagnostiqués en phase chronique approche désormais celle de la population générale, et environ la moitié des patients en réponse moléculaire profonde stable peuvent envisager une rémission sans traitement (TFR).

Mais ce succès a déplacé les questions. La majorité des patients prendront un ITK pendant de nombreuses années, parfois à vie. Le problème n’est plus seulement « comment obtenir une réponse moléculaire » mais « quelle est la dose minimale efficace pour maintenir cette réponse en préservant la qualité de vie et en limitant la toxicité cumulative ». Une question d’autant plus pressante que l’essor des ITK de 2e/3e génération et de l’asciminib a multiplié les options — et complexifié les décisions.

1. Le changement de paradigme : de la dose maximale tolérée à la dose minimale efficace

Le modèle classique de développement des médicaments de cancérologie repose sur la détermination, en phase 1, d’une dose maximale tolérée (MTD) définie sur une fenêtre d’observation de 28 jours. Les phases 2 et 3 sont ensuite conduites à un palier en dessous de cette MTD.

Ce modèle, parfaitement adapté à la chimiothérapie cytotoxique administrée en cycles, est inadapté aux thérapies ciblées comme les ITK, pour deux raisons :

  • Saturation de cible bien avant la MTD : pour des inhibiteurs hautement spécifiques de BCR::ABL1, l’inhibition kinase est saturée à des doses inférieures à la MTD. Augmenter la dose au-delà de ce seuil ne fait qu’augmenter la toxicité.
  • Toxicités tardives non capturées : épanchements pleuraux du dasatinib, événements artério-occlusifs (AOE) du nilotinib et du ponatinib, toxicités hépatiques du bosutinib émergent au-delà de la première année, hors fenêtre des phases 1.

C’est ce constat qui a conduit la FDA à lancer Project Optimus et la communauté hématologique à proposer un modèle de dosage dynamique : la dose initiale, la dose de maintenance et la dose pré-arrêt ne sont pas les mêmes, et doivent être ajustées selon la réponse, la tolérance et l’objectif thérapeutique.

« Optimal management of patients with TKIs should involve a more intentionally dynamic dose management with strategic dose adjustments considering both efficacy and safety and not only reactive reductions after the onset of AEs. »
« La prise en charge optimale des patients sous ITK doit reposer sur une gestion intentionnellement dynamique de la dose, avec des ajustements stratégiques tenant compte à la fois de l’efficacité et de la sécurité, et non sur de simples réductions réactives après la survenue d’effets indésirables. »
Dalgetty & Cortes, Blood 2025

2. Revue molécule par molécule : doses standard, doses réduites et données disponibles

Le tableau ci-dessous récapitule, pour chacun des six ITK approuvés, la dose AMM, les doses réduites étudiées et les données disponibles. Les recommandations ELN 2025 valident désormais explicitement la réduction de dose comme option de gestion des effets indésirables chez les patients en réponse moléculaire majeure (MMR).

Tableau 1 — Doses optimales et doses réduites étudiées des ITK approuvés dans la LMC
Molécule Dose AMM Doses réduites étudiées Cible TDM Données d’efficacité clés Toxicité dose-dépendante
Imatinib Gen1 400 mg/j 300 mg/j ; 200 mg/j (après obtention d’une DMR stable) Cmin > 1000 ng/mL 300 mg : 0/43 pertes de MMR sur 4 ans ; ELN 2025 valide 100–300 mg/j en maintenance Œdèmes, crampes, troubles digestifs
Dasatinib Gen2 100 mg/j 80, 70, 50, 20 mg/j ; schéma 5j/7 Cmin < 3 nmol/L (Rousselot) 50 mg/j vs 100 mg/j en 1re ligne : CCyR à 12 mois 93 % vs 84 %, EP 2 % vs 25 % ; DAVLEC 20 mg/j chez le sujet ≥70 ans : MMR 60 % à 12 mois Épanchement pleural (20–30 %), HTAP, cytopénies
Nilotinib Gen2 300 mg ×2/j en 1re ligne ; 400 mg ×2/j en 2e ligne 1re ligne : 300 mg ×1/j après MMR ;
2e ligne : 400 mg ×1/j après MMR (NILO-RED) ;
Maintenance ELN 2025 : 150–200 mg ×2/j voire ×1/j
Non standardisé NILO-RED : 2/46 pertes de MMR après passage bid → qd en 1re ligne (récupérées), 0/21 en 2e ligne AOE (16,5 % à 10 ans), dyslipidémie, dysglycémie
Bosutinib Gen2 400 mg/j (1re ligne) ; 500 mg/j (2e ligne) 300 mg/j ; 200 mg/j ; schéma ramp-up (cf. focus ci-dessous) Non standardisé BEST GIMEMA (2e ligne ≥60 ans) : MMR à 1 an chez 65 % des patients ; parmi les 79 % de patients restés sous bosutinib, 88 % le prenaient à ≤300 mg/j Diarrhée, cytolyse hépatique
Ponatinib Gen3 45 mg/j puis réduction proactive 30 mg → 15 mg/j (stratégie OPTIC, cf. focus ci-dessous) Non standardisé OPTIC : 45 → 15 mg après BCR::ABL ≤1 % ; AOE 3,2–4,3 % vs 11 % (PACE historique à pleine dose) Thrombose artérielle, HTA, pancréatite
Asciminib STAMP 80 mg/j (1re ligne et ≥3e ligne hors T315I) ; 200 mg ×2/j si T315I 40 mg ×1/j (après réponse profonde, données limitées) Non standardisé ASC4FIRST : MMR 67,7 % à S48 (vs 49 % ITK comparateur) ; ASCEMBL ≥3e ligne : MMR 37,6 % vs 15,8 % (bosutinib) Pancréatite, thrombocytopénie, ↑ lipase

Légende des générations : Gen1 = 1re génération (imatinib, 2001) ; Gen2 = 2e génération (dasatinib, nilotinib, bosutinib, 2006–2012) ; Gen3 = 3e génération (ponatinib, 2012) ; STAMP = Specifically Targeting the ABL Myristoyl Pocket, inhibiteur allostérique de la poche myristate (asciminib, 2021), classe à part car non ATP-compétitif.
Abréviations : MMR = major molecular response (BCR::ABL1 ≤ 0,1 %) ; DMR = deep molecular response (≤ 0,01 %, soit MR4 ou plus) ; CCyR = réponse cytogénétique complète ; EP = épanchement pleural ; HTAP = hypertension artérielle pulmonaire ; AOE = arterio-occlusive events ; TDM = therapeutic drug monitoring (suivi pharmacologique) ; Cmin = concentration plasmatique résiduelle avant la prochaine prise ; bid = bis in die, deux fois par jour ; qd = quaque die, une fois par jour.
Sources : Cheng et al. Front Oncol 2023 ; Chen et al. Clin Pharmacol 2025 ; Apperley et al. Leukemia 2025 ; Dalgetty & Cortes Blood 2025.

Focus — Le ramp-up du bosutinib chez le sujet âgé (étude BEST GIMEMA)

Le bosutinib à pleine dose (400 mg/j en 1re ligne, 500 mg/j en 2e ligne) provoque chez la majorité des patients, dans les 2 à 4 premières semaines, une diarrhée d’installation précoce et généralement spontanément résolutive en quelques semaines — vraisemblablement par adaptation progressive de la muqueuse digestive. Elle reste néanmoins une cause fréquente d’arrêt prématuré du traitement, particulièrement chez le sujet âgé.

L’étude italienne BEST GIMEMA (Castagnetti, Bocchia, Abruzzese et al.) a évalué un schéma d’escalade progressive de dose chez des patients ≥60 ans en 2e ligne après échec ou intolérance à un ITK antérieur :

  • Démarrage à 200 mg/j pendant 2 semaines ;
  • Passage à 300 mg/j pour les 3 premiers mois ;
  • À 3 mois : si BCR::ABL1 ≤ 1 % → maintien à 300 mg/j ; si > 1 % → escalade à 400 mg/j.

Résultats : MMR à 6 mois chez 54 % des patients, à 1 an chez 65 %, et 88 % des patients restés sous traitement le prenaient à 300 mg/j ou moins. La tolérance digestive a été nettement améliorée, et l’arrêt pour intolérance a été le motif principal de sortie d’étude (et non la progression). Cette approche est désormais explicitement mentionnée dans l’ELN 2025 comme option recommandée.

Focus — La stratégie OPTIC pour le ponatinib : réduction proactive de 45 à 15 mg

L’étude PACE (phase 2 pivot du ponatinib en ≥2e ligne) avait montré une efficacité remarquable à 45 mg/j, mais au prix d’une incidence préoccupante d’événements artério-occlusifs cumulés à ~25 % à 5 ans, dose-dépendante. L’étude OPTIC (Cortes, Blood 2021) a testé prospectivement trois doses initiales (45, 30 et 15 mg/j) chez des patients résistants ou intolérants à ≥2 ITK, avec réduction obligatoire à 15 mg/j dès l’obtention de BCR::ABL ≤ 1 % dans les bras 45 et 30 mg.

Résultats clés à 1 an :

  • CCyR : 44,1 % (45 mg) vs 29,0 % (30 mg) vs 23,1 % (15 mg) — le bras 45 mg reste le plus efficace ;
  • AOE grade ≥3 : 4,3 % vs 4,3 % vs 3,2 % — incidence très inférieure aux 11 % de PACE à pleine dose maintenue ;
  • Bénéfice particulier du 45 mg en cas de mutation T315I ou de BCR::ABL > 10 % à l’inclusion.

Stratégie ELN 2025 retenue : démarrer à 45 mg/j puis réduire à 15 mg/j dès l’obtention de BCR::ABL ≤ 1 %, avec ré-escalade en cas de perte de réponse.

3. Quatorze stratégies d’adaptation posologique applicables en pratique

Au-delà de la simple réduction de dose réactive en cas d’effet indésirable, la littérature récente a validé plusieurs stratégies d’adaptation proactive qui permettent d’optimiser le rapport bénéfice/risque selon le contexte clinique.

A. À l’instauration du traitement

Tableau 2A — Stratégies à l’instauration du traitement
# Stratégie Molécule Indication / Profil Modalité posologique Source / Essai
A1 Ramping-up progressif Bosutinib Sujet ≥ 60 ans, antécédent d’intolérance digestive 100–200 mg/j × 1–2 sem → 300 mg × 1–2 mois → 400 mg selon tolérance et réponse BEST GIMEMA ; ELN 2025
A2 Frontline à dose réduite Dasatinib 1re ligne, ELTS faible/intermédiaire, profil à risque pleural 50 mg/j d’emblée au lieu de 100 mg Naqvi/Jabbour MDACC, suivi 5 ans : MMR 79 % à 12 mois, EP 5 % vs 21 %
A3 Frontline très faible dose Dasatinib Sujet ≥ 70 ans, comorbidités 20 mg/j, escalade par paliers de 20 mg si réponse insuffisante aux échéances ELN DAVLEC (Murai Lancet Haematol 2021)
A4 Frontline asciminib Asciminib 1re ligne (US/CH/etc., non remboursé en France à ce jour), priorité TFR 80 mg × 1/j ASC4FIRST ; ASCEND

B. Pendant le traitement — adaptation proactive ou guidée

Tableau 2B — Stratégies pendant le traitement
# Stratégie Molécule Indication / Profil Modalité posologique Source / Essai
B1 TDM-guidé Dasatinib Patients sous 100 mg/j pour réduire le risque d’épanchement pleural Cmin mesurée à J7–J10 ; si ≥ 3 nmol/L → réduction par paliers de 20 mg jusqu’à Cmin < 3 OPTIM-Dasatinib (Rousselot) : EP 4 % vs 15 % à 12 mois, MMR identique
B2 TDM-guidé Imatinib Réponse moléculaire insuffisante aux échéances ELN (signal « warning ») et observance jugée correcte Mesure Cmin ; si < 1000 ng/mL → vérifier observance, optimiser horaires, envisager escalade à 600 mg ; si ≥ 1000 ng/mL → discuter switch d’ITK Picard Blood 2007 ; Guilhot Haematologica 2012
B3 Réduction proactive après réponse Ponatinib LMC-PC ≥ 2e ligne après obtention de BCR::ABL ≤ 1 % 45 mg/j → 15 mg/j dès BCR::ABL ≤ 1 % ; réescalade si perte de réponse OPTIC
B4 Switch bid → qd Nilotinib Patients en MMR sous schéma bid (1re ou 2e ligne) 300 ou 400 mg × 2/j → 300 mg × 1/j NILO-RED
B5 Schéma intermittent Dasatinib 1re ligne ou maintenance ; alternative à la réduction de dose quotidienne 100 mg/j, 5 jours sur 7 (weekend off) DasaHIT (La Rosée 2024)
B6 Switch séquentiel Ponatinib → Imatinib 1re ligne avec ELTS élevé, exposition CV cumulée à minimiser Ponatinib 30 mg × 6 mois (induction) → imatinib 400 mg/j (maintenance) TIPI (données préliminaires)

Focus — Le schéma intermittent 5 jours sur 7 du dasatinib (étude DasaHIT)

L’étude allemande DasaHIT (La Rosée et al., abstract EHA 2024 S172 ; NCT02890784) est le premier essai prospectif randomisé multicentrique à avoir testé un schéma intermittent en LMC : dasatinib 100 mg/j 5 jours sur 7 (« 5+2 », avec pause le week-end) vs schéma quotidien standard, sur 289 patients en phase chronique (80 % en 1re ligne).

Le rationnel pharmacologique est solide : la demi-vie courte du dasatinib (< 4 h) et la restauration de l’activité kinase dès la 8e heure permettent une fenêtre de récupération des effets « hors-cible » (SRC, PDGFRβ) sans compromettre l’efficacité antileucémique, démontrée pré-cliniquement comme dépendante du Cmax et non du Cmin.

Résultats finaux à 24 mois :

  • Non-infériorité confirmée pour la MMR toutes lignes confondues : 78 % (exp) vs 81 % (std), p = 0,009 ;
  • Réduction cumulée de 29 % de la dose hebdomadaire dans le bras 5+2 ;
  • Incidence des épanchements pleuraux et péricardiques divisée par deux : 8,0 % (bras 5+2) vs 16,2 % (bras quotidien), p = 0,0468.

Nuance clinique importante

Le bénéfice du schéma 5+2 ne semble valable qu’en 1re ligne (MMR 79 % vs 81 % — équivalence). En ≥ 2e ligne, on observe en revanche une perte d’efficacité substantielle : MMR 62,5 % (exp) vs 87 % (std). Le schéma intermittent doit donc être réservé à la 1re ligne, en particulier chez les patients âgés ou avec comorbidités pulmonaires.

C. En préparation de l’arrêt (TFR)

Tableau 2C — Stratégies pré-TFR
# Stratégie Molécule Indication / Profil Modalité posologique Source / Essai
C1 Demi-dose pré-TFR Tous ITK 1re et 2e génération ≥ 3 ans d’ITK, DMR ≥ MR4 stable ≥ 12 mois, candidat TFR Demi-dose pendant 12 mois (imatinib 200 mg/j, dasatinib 50 mg/j, nilotinib 200 mg × 2/j) puis arrêt complet DESTINY (cf. focus ci-dessous)
C2 Consolidation nilotinib réduit Nilotinib 1re ligne, DMR soutenue, projet TFR 300 mg × 1/j × 12 mois (au lieu de 300 mg × 2/j) puis arrêt DANTE (en cours)

Focus — L’étude DESTINY : la demi-dose avant l’arrêt

L’étude britannique DESTINY (Clark, Polydoros, Apperley et al., Lancet Haematol 2019) a testé une stratégie originale et pragmatique pour améliorer le taux de TFR durable : une désescalade progressive avant l’arrêt.

Protocole : les patients sous ITK depuis ≥ 3 ans et en réponse moléculaire stable étaient placés à demi-dose pendant 12 mois avant l’arrêt complet, avec surveillance PCR rapprochée. Deux groupes étaient inclus : patients en DMR (MR4 ou plus profond) et patients en MMR seule sans DMR.

Résultats à 36 mois :

  • Groupe DMR : survie sans récidive 72 % — supérieur aux taux historiques d’arrêt direct (≈ 50 %).
  • Groupe MMR seule : survie sans récidive 36 %.
  • Toutes les rechutes moléculaires ont récupéré une MMR dans les 5 mois après reprise de l’ITK.

L’étude établit un double principe : (1) la désescalade préalable « teste » la dépendance résiduelle à l’ITK avant l’arrêt complet, et (2) en cas de rechute pendant la phase de demi-dose, il suffit de reprendre la dose pleine. La profondeur de la réponse moléculaire avant désescalade reste le facteur prédictif majeur du succès. Cette stratégie est désormais explicitement intégrée à l’ELN 2025.

D. Adaptations pour toxicité spécifique

Tableau 2D — Adaptations posologiques pour toxicités spécifiques
# Stratégie Molécule Indication / Profil Modalité posologique Source / Essai
D1 Adaptation pour épanchement pleural Dasatinib EP grade ≥ 2 Pause + diurétique ± corticoïde court → reprise à 80 mg → 50 mg si récidive → switch si nouvelle récidive Iurlo 853 patients ; ELN 2025
D2 Adaptation toxicité GI/hépatique Bosutinib Diarrhée G ≥ 2 ou cytolyse persistante 400 → 300 → 200 mg/j ; traitement symptomatique digestif associé BFORE/BELA ; Kota Leuk Res 2021
D3 Adaptation pour AOE Nilotinib / Ponatinib SCA, AVC, AOMI, HTA sévère Nilotinib : switch (asciminib, dasatinib si pas de risque pleural, bosutinib) ; Ponatinib : réduction à 15 mg/j ± switch ENESTnd 10 ans ; OPTIC

Point clé

La réduction de dose n’est pas un échec thérapeutique. Dans les essais pivots, 47 % des patients sous bosutinib, 71 % sous ponatinib pleine dose et environ la moitié des patients sous nilotinib ont nécessité une réduction de dose, sans impact défavorable démontré sur la réponse moléculaire lorsque la MMR était acquise au moment de la réduction.

4. Recommandations ELN 2025 : ce qui change

La 5e édition des recommandations ELN, publiée en juillet 2025 par Apperley et al. dans Leukemia, introduit plusieurs évolutions importantes par rapport à la version 2020.

4.1. Une nouvelle classification de la maladie (sans pleine adhésion)

L’OMS 2022 a redéfini la LMC comme une maladie biphasique (phase chronique / phase blastique) en supprimant la phase accélérée et en abaissant le seuil de blastose pour la phase blastique de 30 % à 20 %. L’ICC 2022 conserve une classification en trois phases mais avec des seuils différents de l’ELN 2013.

L’ELN 2025 reconnaît la controverse et ne tranche pas. Le panel souligne toutefois qu’au-delà du débat nosologique, certains patients présentent des caractéristiques de haut risque (ACA à haut risque, score ELTS élevé, blastose 10–19 %, basophilie ≥ 20 %, fibrose avec mégacaryocytes en grappes) qui justifient un ITK de 2e génération d’emblée et un suivi rapproché.

4.2. Une terminologie révisée des jalons de réponse

Les termes anglais milestones of response sont traduits dans cette synthèse par « jalons de réponse », dénomination qui correspond aux échéances PCR aux 3, 6 et 12 mois utilisées pour décider d’un changement d’ITK.

Tableau 3 — Évolution de la terminologie ELN entre 2020 et 2025
Ancienne (ELN 2020) Nouvelle (ELN 2025) Signification
Optimal Favorable Risque faible de résistance, switch inutile
Warning Warning Risque possible, switch peut devenir nécessaire
Failure Unfavorable Risque élevé, switch préféré

Cette modification reflète un changement plus profond : une décision de switch ne devrait jamais reposer sur un seul résultat de PCR. Les résultats doivent être interprétés dans leur dynamique. Un patient « répondeur tardif » dont la PCR décroît régulièrement n’est pas nécessairement à switcher.

L’ELN 2025 nuance par ailleurs la valeur pronostique d’un BCR::ABL1 > 1 % à 12 mois : les données du CML-IV allemand montrent que les patients avec PCR entre 1 et 10 % à 12 mois ont une survie globale à 10 ans d’environ 80 %, justifiant une approche plus conservatrice chez les patients âgés ou comorbides pour qui un switch vers une molécule plus toxique peut être plus dangereux que la PCR elle-même.

Tableau 4 — Jalons de réponse ELN 2025 (1re, 2e et 3e ligne)
Échéance Favorable Warning Unfavorable
Diagnostic ACA à haut risque, ELTS élevé
3 mois ≤ 10 % > 10 % > 10 % confirmé entre 1 et 3 mois plus tard
6 mois ≤ 1 % > 1–10 % > 10 % — résistance établie
12 mois ≤ 0,1 % > 0,1–1 % > 1 % (zone 1–10 % : voir contexte)
À tout moment ≤ 0,1 % > 0,1–1 %, perte de MMR Perte de réponse antérieure, mutation BCR::ABL1 résistante, ACA à haut risque

ACA à haut risque (ELN 2025) : anomalies chromosomiques additionnelles (additional chromosomal abnormalities) survenant dans le clone Philadelphie+, soit au diagnostic soit pendant l’évolution. Sont considérées comme à haut risque :
ACA de « major route » (fréquence > 5 % à la progression) : +8, +Ph (un second chromosome Philadelphie), i(17q), +19, +17, +21 ;
ACA de « minor route » (fréquence < 5 % mais à haut impact pronostique) : -7/7q-, anomalies 11q23 (touchant KMT2A), réarrangements 3q26.2 (touchant MECOM/EVI1) ;
Caryotypes complexes (≥ 3 anomalies) avec ou sans monosomies.
L’apparition d’une ACA à haut risque sous traitement est un signal d’alerte de progression, indépendamment de la PCR.

4.3. Le choix de l’ITK en 1re ligne : six options dans le monde, situation française spécifique

Six ITK sont approuvés en 1re ligne dans le monde : imatinib, dasatinib, nilotinib, bosutinib, asciminib (AMM FDA 2024) et radotinib (Corée du Sud uniquement). Aucun ITK n’a démontré de bénéfice de survie globale par rapport à l’imatinib dans les essais randomisés disponibles.

Spécificité française — Statut de remboursement en 1re ligne

Les molécules actuellement remboursées en France en 1re ligne pour la LMC en phase chronique sont : imatinib, nilotinib et bosutinib.

Le dasatinib, malgré son AMM européenne en 1re ligne, n’est remboursé qu’à partir de la 2e ligne en France (avis HAS de la Commission de la Transparence). Il peut être utilisé en 1re ligne mais sans prise en charge financière standard.

L’asciminib (Scemblix®) est remboursé en France uniquement en ≥ 3e ligne après échec d’au moins deux ITK ; son usage en 1re ligne reste hors AMM en France à ce jour.

ASC4FIRST (Hochhaus NEJM 2024) a montré la supériorité de l’asciminib 80 mg/j sur l’imatinib et sur les 2G-ITK choisis par l’investigateur pour la MMR à 48 et 96 semaines, avec une meilleure tolérance — ce qui plaide pour son extension d’indication à venir.

Tableau 5 — Choix de l’ITK en 1re ligne selon le profil clinique (à adapter au contexte français du remboursement)
Profil patient 1er choix 2e choix À éviter
Sujet âgé, comorbidités, ELTS faible, priorité TFR basse Imatinib 400 mg/j Bosutinib avec ramp-up Nilotinib pleine dose
Sujet jeune, ELTS faible, priorité TFR élevée Nilotinib 300 mg × 2/j Bosutinib 400 mg/j Imatinib (TFR moins probable)
Sujet jeune, ELTS élevé, risque CV faible Nilotinib 300 mg × 2/j Bosutinib 400 mg/j Imatinib seul (risque transformation BC)
Risque CV élevé (ATCD AOE, diabète, dyslipidémie) Imatinib (si ELTS faible) ou bosutinib Bosutinib avec ramp-up Nilotinib (AOE+++)
Pneumopathie chronique Nilotinib, bosutinib ou imatinib Dasatinib (mais non remboursé en 1L)
Pathologie digestive ou hépatique Imatinib Nilotinib Bosutinib (diarrhée, cytolyse)
Diabète mal équilibré Imatinib Bosutinib Nilotinib (hyperglycémie)
Phase accélérée / haut risque Nilotinib ou bosutinib pleine dose Imatinib
Patiente jeune, projet de grossesse Nilotinib ou bosutinib pour DMR rapide puis TFR Imatinib

4.4. Réduction de dose privilégiée au switch en 2e ligne

C’est l’un des changements pratiques les plus importants. L’ELN 2025 valide explicitement la réduction de dose comme option de gestion des effets indésirables chez les patients en MMR ou DMR :

  • Imatinib : 400 → 100–300 mg/j
  • Dasatinib : 100 → 20–50 mg/j
  • Nilotinib : 300 mg × 2/j → 150–200 mg × 2/j voire 150–200 mg × 1/j

Toxicités imposant le switch et non la réduction

  • Épanchement pleural récidivant malgré réduction
  • Hypertension artérielle pulmonaire
  • Événement vasculaire (VOE ou AOE)
  • Entérocolite
  • Atteinte neurologique sévère (démence, parkinsonisme)
  • Myocardite, hépatite ou néphrite immuno-médiées

4.5. Asciminib et mutations BCR::ABL1 : un profil distinct

L’asciminib étant un inhibiteur allostérique (poche myristate de l’ABL), son profil de sensibilité aux mutations diffère des ITK ATP-compétitifs :

Tableau 6 — Sensibilité des mutations BCR::ABL1 aux ITK (ELN 2025)
Mutation ITK recommandés
M244V Nilotinib, dasatinib, bosutinib, ponatinib (résistant à asciminib)
Y253H Dasatinib, bosutinib, ponatinib, asciminib
E255K/V Dasatinib, ponatinib, asciminib
V299L Nilotinib, ponatinib, asciminib
T315I Ponatinib, asciminib (200 mg × 2/j), olverembatinib
F317L/V/I/C, T315A Nilotinib, bosutinib, ponatinib, asciminib
F359V/I/C Dasatinib, ponatinib (résistant à asciminib)
Mutations poche myristate (A337V/T, L340Q, A344P, A433D, G463D/S, P465S/Q, V468F, F497L, I502L/N, V506L/M) Tout ITK ATP-compétitif (résistant à asciminib)

Points clés sur les mutations

  • Mutations distantes résistantes à l’asciminib : les mutations M244V, Q252H et F359V confèrent une résistance à l’asciminib malgré leur localisation éloignée de la poche myristate. Le mécanisme implique une stabilisation de la conformation active de la kinase qui empêche l’inhibition allostérique.
  • Transcrits e13a3 et e14a3 : pourquoi l’asciminib est inefficace. L’asciminib se fixe sur la poche myristate de l’ABL1, mais son action inhibitrice nécessite l’intégrité fonctionnelle des domaines SH3 et SH2 de la protéine. Or, l’exon 2 de l’ABL1 (noté a2) code 23 acides aminés essentiels du domaine SH3. Dans les transcrits classiques (e13a2, e14a2), l’exon 2 d’ABL est conservé et le SH3 est fonctionnel. Mais dans les transcrits rares e13a3 et e14a3, la jonction se fait sur l’exon 3 d’ABL en sautant l’exon 2 : le domaine SH3 est tronqué, et l’asciminib ne peut plus stabiliser la conformation inhibée de la kinase. Ces patients sont structurellement résistants à l’asciminib, et la détermination du type de transcrit au diagnostic est donc indispensable avant toute prescription d’asciminib.
  • Mutations composées (en cis) : on parle de mutations « en cis » lorsque deux mutations se trouvent sur la même molécule de BCR::ABL1 (donc sur le même allèle, physiquement liées sur le même brin d’ARN ou d’ADN), par opposition aux mutations « en trans » qui sont sur deux molécules différentes (et donc dans deux clones distincts). Les mutations composées en cis sont beaucoup plus problématiques car elles confèrent une résistance souvent croisée à plusieurs ITK simultanément. Particulièrement sévères : celles incluant T315I (résistantes à presque tous les ITK, parfois même au ponatinib et à l’asciminib). Leur détection requiert un séquençage NGS à longs reads permettant l’analyse clonale.
  • NGS recommandé en cas de résistance ou de signal d’alerte (seuil de détection < 20 % vs > 20 % en Sanger), avec analyse clonale pour identifier les mutations composées.

Au-delà de la 2e ligne : asciminib, ponatinib, olverembatinib

Après échec d’un 2G-ITK en 2e ligne, l’utilisation d’un autre 2G-ITK est rarement efficace. L’asciminib ou le ponatinib sont les options de choix.

  • Ponatinib : OPTIC valide la stratégie 45 mg → 15 mg après BCR::ABL ≤ 1 %. Pour les patients avec mutation T315I ou BCR::ABL > 10 %, commencer à 45 mg.
  • Asciminib : ASCEMBL a montré sa supériorité sur le bosutinib en ≥ 3e ligne (CCyR 39,8 % vs 16,1 % à 96 semaines).
  • Olverembatinib : nouveau ITK ATP-compétitif actif sur T315I, approuvé en Chine en 3e ligne. Résultats encourageants y compris après échec de ponatinib (MMR 43 %) ou d’asciminib (MMR 33 %).

En cas de résistance à la fois au ponatinib et à l’asciminib, l’allogreffe doit être envisagée chez les patients éligibles.

4.6. Rémission sans traitement (TFR) : critères 2025

Tableau 7 — Critères ELN 2025 pour la tentative d’arrêt d’ITK
Niveau d’exigence Critères
Obligatoire LMC en 1re phase chronique uniquement ; patient motivé et informé ; accès à un monitoring moléculaire de qualité avec rendu rapide des résultats ; accord du patient pour suivi rapproché post-arrêt
Minimal (arrêt autorisé) ITK en 1re ligne, ou en 2e ligne si motif = intolérance ou résistance par mutation sensible à un autre ITK ; transcrits e13a2 ou e14a2 typiques ; ITK ≥ 5 ans (≥ 4 ans pour 2G-ITK) ; DMR ≥ 2 ans
Optimal (arrêt recommandé) ITK > 5 ans ; DMR > 3 ans si MR4 ou DMR > 2 ans si MR4.5
Surveillance post-arrêt PCR toutes les 6–8 semaines pendant 6 mois ; toutes les 8 semaines de 6 à 12 mois ; tous les 3–6 mois ensuite. Reprise de l’ITK à la perte de MMR (sans nécessité de confirmation sur un second prélèvement)

Précisions sur le niveau « minimal » (arrêt autorisé) :
Définition de la DMR (deep molecular response ou réponse moléculaire profonde) : BCR::ABL1 ≤ 0,01 % sur l’échelle internationale (IS), correspondant à MR4 ou plus profond. Cela inclut donc MR4 (≤ 0,01 %), MR4.5 (≤ 0,0032 %) et MR5 (≤ 0,001 %). Le seuil de 0,01 % correspond à une réduction de 4 log par rapport au taux de référence standardisé IRIS.
Durée minimale de DMR : la DMR doit être stable depuis au moins 2 ans avant la tentative d’arrêt — c’est la condition minimale, validée par EURO-SKI. Pour le niveau « optimal », on demande une DMR plus longue ou plus profonde (cf. ligne suivante du tableau).
Durée minimale d’ITK : 5 ans pour l’imatinib, mais l’ELN 2025 abaisse ce seuil à 4 ans pour les ITK de 2e génération, qui induisent des réponses plus rapides et plus profondes.
Type de transcrit : les transcrits atypiques (e1a2, e6a2, e8a2, e19a2, e13a3, e14a3) nécessitent un suivi par PCR personnalisée dans un laboratoire expert avant d’envisager un arrêt.
Antécédent de 2e ligne : l’arrêt reste possible si le passage à la 2e ligne était motivé par une intolérance ou par une mutation traitée efficacement par l’ITK suivant, mais pas en cas de résistance non expliquée.

Données nouvelles intégrées dans l’ELN 2025

  • EURO-SKI (analyse finale, Mahon 2024) : 728 patients ; MMR à 6 mois 61 %, à 12 mois 46 %. Durée d’ITK, durée de DMR et transcrit e14a2 identifiés comme facteurs prédictifs indépendants.
  • DESTINY : la demi-dose 12 mois avant arrêt améliore le taux de TFR à 36 mois (72 % chez les patients en DMR à l’entrée).
  • DASTOP2 : une seconde tentative de TFR est possible après échec d’une première, avec re-traitement de 3 ans ; TFR2 à 24 mois : 46 %.
  • Récidives tardives : jusqu’à 14 % des patients perdent la MMR au-delà de 2 ans, justifiant un monitoring long terme.
  • « Withdrawal syndrome » (polymyalgie, arthralgies) : 20–30 % des patients à l’arrêt, généralement spontanément résolutif.

4.7. Parentalité : actualisation 2025

L’évolution majeure de l’ELN 2025 sur la parentalité concerne la conduite à tenir chez la femme.

Hommes

  • Aucun impact convaincant des ITK sur la fertilité masculine ou sur le développement fœtal des enfants conçus.
  • Sur 428 grossesses chez des partenaires d’hommes sous ITK : 93,5 % naissances vivantes, malformations 2,5 % (taux populationnel).
  • Continuer l’ITK pendant la phase de conception est recommandé.

Femmes

  • L’imatinib reste tératogène, et probablement le nilotinib, dasatinib, ponatinib.
  • L’ELN 2025 introduit une nuance pragmatique : les femmes en phase chronique avec cycles réguliers et accès à des tests de grossesse peuvent continuer leur ITK jusqu’au premier test positif (≈ 4 semaines de gestation = avant implantation). Le risque tératogène débute à l’implantation (~ 15 jours après fertilisation).
  • Dasatinib contre-indiqué pendant toute la grossesse (passage placentaire à 75 % des taux maternels).
  • Imatinib et nilotinib peuvent être réintroduits après la semaine 16 (organogenèse achevée).
  • IFN (y compris pégylé) utilisable pendant toute la grossesse pour le contrôle de la NFS.
Tableau 8 — Conduite à tenir en cas de LMC diagnostiquée pendant la grossesse
Situation Conduite
Asymptomatique, GB < 100 G/L, ELTS faible/intermédiaire, sans ACA Surveillance ; IFN possible si évolution défavorable
Symptomatique ou GB > 100 G/L ou ELTS élevé ou ACA Avant semaine 16 : leucaphérèse ± IFN ; après semaine 16 : imatinib 400 mg/j (nilotinib si intolérance) ; aspirine ± HBPM si thrombocytose
Phase blastique Discuter interruption thérapeutique de grossesse pour permettre chimiothérapie + allogreffe

5. Vers une médecine personnalisée : la triade décisionnelle

Le choix de l’ITK de 1re ligne se fonde désormais sur trois axes (Shanmuganathan, Osborn & Hughes, ASCO Educ Book 2025) :

  1. Score ELTS — faible, intermédiaire, élevé : prédit la mortalité spécifique de la LMC sous ITK.
  2. Risque cardiovasculaire — selon ATCD, diabète, dyslipidémie, tabagisme, âge.
  3. Priorité TFR — selon âge, projet parental, lifestyle.

🧮 Calculateur du score ELTS (Pfirrmann Leukemia 2020)

Pour patients adultes en phase chronique de LMC, au moment du diagnostic. Score basé sur 4 paramètres simples.

Formule : ELTS = 0,0025 × (âge/10)³ + 0,0615 × rate(cm) + 0,1052 × blastes(%) + 0,4104 × (plaquettes/1000)−0,5
Seuils : Faible ≤ 1,5680 — Intermédiaire 1,5680–2,2185 — Élevé > 2,2185
Référence : leukemia-net.org/elts_score

La combinaison de ces trois axes permet d’orienter rationnellement le choix de la molécule de 1re ligne. À titre d’exemple :

  • ELTS élevé + priorité TFR élevée + risque CV faible → 2G-ITK pleine dose (nilotinib en France).
  • ELTS faible + risque CV élevé + priorité TFR faible → imatinib.
  • ELTS élevé + risque CV élevé → arbitrage difficile, à discuter en RCP (bosutinib avec ramp-up souvent retenu).

Perspectives 2026+

Les recherches actuelles s’orientent vers :

  • Combinaisons asciminib + 2G-ITK à dose réduite (ASCENDance, Australie) pour les patients à profil génomique défavorable (ASXL1, ACA à haut risque). L’idée est de cibler simultanément la poche myristate et le site ATP, en limitant la toxicité par la réduction de dose.
  • Profilage génomique au diagnostic : les mutations ASXL1 au diagnostic semblent prédire l’émergence de mutations BCR::ABL1 sous traitement, même avec ITK puissants (Shanmuganathan, Blood 2024).
  • TDM élargi au-delà du dasatinib : essais en cours sur asciminib et bosutinib.
  • Optimisation pré-TFR : durée optimale de demi-dose, place des ITK plus récents.

Conclusion

Vingt-cinq ans après l’imatinib, l’optimisation posologique des ITK dans la LMC s’inscrit dans un changement de paradigme profond. La question n’est plus « quelle dose maximale puis-je administrer ? » mais « quelle est la dose juste pour ce patient, à ce moment de sa maladie, compte tenu de son profil, de son objectif et de ses comorbidités ? ».

Les recommandations ELN 2025 reflètent cette évolution : terminologie nuancée des jalons de réponse, validation des doses réduites en maintenance, place croissante de l’asciminib en 1re ligne là où il est accessible, et critères affinés pour le TFR. Le clinicien dispose désormais d’un arsenal de stratégies — frontline à dose réduite, ramp-up, TDM, réduction proactive, schémas intermittents, demi-dose pré-TFR — qui doivent être mobilisées de manière individualisée.

L’enjeu n’est plus seulement la survie : il est devenu celui de la qualité de vie sur des décennies de traitement, et de la rémission sans traitement durable pour le plus grand nombre.


Références principales

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Article rédigé à partir d’une synthèse des recommandations ELN 2025 et de la littérature 2020–2025 sur l’optimisation posologique des ITK dans la LMC. Les recommandations cliniques doivent toujours être adaptées au contexte individuel de chaque patient.

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